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« Nous nous reposions près des tentes que nous avions dressées au milieu d’un verger en Normandie, et nous nous demandions pour quelle somme nous accepterions de refaire ce que nous avions fait ce jour là si on nous payait. Ce soir là nous sommes tous tombé d’accord pour mettre la barre à 1 000 $ par mission. Mais moins de 10 jours plus tard, nous avions subie de telles pertes que nous sommes revenu sur cette estimation, il n’était plus question de faire cela pour moins de 10 000 $ par mission, et je crois qu’à la fin du mois de juillet plus personne ne parlait de tarif. Aucun mercenaire, quelle que soit la somme proposée n’aurait pu accepter de faire ce que nous faisons, nous qui étions tous volontaires » Quentin Aanenson , Luverne Minnesota, pilote de chasse sur le front européen en juillet 1944. (extrait de la série documentaire The War, ep. 8)

Ce témoignage résonne particulièrement en moi, mais pas forcement pour les raisons que l’on pourrait croire. Je le met en parallèle d’une réflexion que j’ai eu en lisant un article de DSI n°33 de janvier 2008. Plus précisément l’interview du général Vincent Desportes «  Les armées sont clairement aujourd’hui l’ultima ratio de la Nation en raison de « spécificités » qu’elles sont les dernières à détenir. En ce sens, leur efficacité repose sur trois piliers : L’obéissance par principe – une qualité qui n’est plus aujourd’hui partagée -, La disponibilité permanente et la capacité à intervenir de manière structurée et organisée, de façon autonome, quand plus rien ne fonctionne »

Quels sont les points communs de ces deux citations, pour moi, c’est la mise en relief des dangers qu’il y a à utiliser de façon exagéré, comme c’est le cas en ce moment, les sociétés militaires privée (SMP). Ces entreprises prospèrent depuis quelques années. D’un phénomène marginal dans les années 60-70, c’est devenue presque un phénomène de masse au point que le nombre de ces employés serait plus nombreux que les troupes US en Irak. Bien sûr, la plus part ne combattent pas, et occupent des emplois de logistique, mais certains sont en train de se transformer en véritable petite armée privée.

Leur explosion est surtout due au recours massif des anglo-saxons à la sous-traitance. Elle a beaucoup d’avantage parait-il. Les coûts sont moins importants (ce qui n’a jamais été prouvé, particulièrement quand on compare un salaire de soldat à celui de ces contractors), il n’y a pas besoin de les former (ben tiens, comme ce sont des anciens militaires pour la plus part, c’est déjà fait et c’est aussi l’état qui a payé), on peut les employer sans avoir à les justifier car ils sont discret (en somme cela permet aux gouvernant de ne pas avoir à justifier de leurs actes, et cela leur évite donc de longues explications à l’opinion publique), et leur pertes ne sont pas comptabilisé dans celles des soldats (ha oui, on ne vous a pas dit, ce ne sont pas des humains !)

Au-delà de tout cela, ce qui est à mon sens plus inquiétant, c’est plutôt qu’elles commencent à tenir certains pans de l’action militaire. Et autant que je le sache, elles ne respectent aucun des 3 piliers qui font la force des armées.

L’obéissance par principe, c’est ce que l’on attend d’un militaire, parce que sans cela, point de salut. On ne parle pas d’obéissance stupide et aveugle, on parle ici de devoir bien compris, de confiance dans le jugement de ces supérieurs qui fait qu’une mission sera menée à bien. On ne peut pas attendre cela de quelqu’un qui fait cela pour l’argent. Aucun mépris dans ce commentaire, ce n’est juste pas la même motivation. Comme M. Aanenson le rappelait, « Aucun mercenaire, quelle que soit la somme proposée n’aurait pu accepter de faire ce que nous faisons, nous qui étions tous volontaires ». Contrairement à une idée répandue, l’argent n’achète pas tout. Car que faire de l’argent si l’on perd la vie. Il y a donc des valeurs supérieures qui peuvent vous faire faire le sacrifice ultime de votre vie, et il est probable que l’argent ne soit pas de celle-là. Opérer un service de ravitaillement en vol par une entreprise privée est quelque chose de tentant, quand tout va bien en temps de paix. Que se passe-t-il si la guerre oblige les avions et les personnels de cette même entreprise à s’exposer à un danger certain. Le feront-ils, une armée, un pays peut-il accepter ce genre d’incertitudes ?

La disponibilité permanente, ne fait pas forcement non plus parti des pré-requis de ces entreprises. Je travaille dans un domaine ou la haute-disponibilité des matériels est importante. Cette disponibilité se paye, et elle est très chère. Alors parfois on s’en passe pour des éléments jugés moins critiques. Est-ce la même chose avec les fonctions occupées par des SMP ? Comment fait-on pour nourrir des hommes qui doivent partir rapidement pour une mission si la cantine est fermée parce que les employés n’arrive qu’à 7 heures du matin. Bien sûr je ne donne que des exemples extrême, mais je suis sur que des soldats US peuvent trouver des exemples de ce genre en Irak.

La capacité à intervenir de manière structurée et organisée, de façon autonome, quand plus rien ne fonctionne, rien que le fait de recourir à une SMP supprime cette capacité, puisque la force n’est plus autonome, mais dépend d’un tiers non maîtrisable. Non seulement elle diminue l’autonomie de nos forces armées, mais la SMP n’a pas le degré d’autonomie qu’aurait une force armée pour remplir sa mission. De part sa structure para-militaire, elle s’appui sur des infrastructures civiles qui peuvent lui faire défaut. Le maillon le plus faible se répercutant jusqu’au sommet, nos armées dépendent donc d’autres intervenants.

Last but not least, que dire d’une force qui combat pour l’argent et le profit. Non pas que cela ne soit pas louable pour toute entreprise privée, mais ne trouvez vous pas qu’il y a là des sources de dérives potentielles quand cette règle est appliquée à la guerre. Du reste les exemples abondent en Irak de surfacturation et autres scandales en tout genre, le tout protégé par les amis du président américain, sur la vie de GI’s.

Bien sur certaines activités peuvent peut-être être délégué, mais certainement pas sur le terrain des opérations comme c’est aujourd’hui le cas. Des entreprises privées font sans doute un meilleur travail que les militaires dans certains domaines, ce qui permet aux militaires de se concentrer sur leurs métiers de base. Mais ces domaines doivent être identifié clairement, ne pas s’opérer sur un théâtre, ce qui implique de conserver toute la panoplie des compétences, même réduite, chez les militaires.

Bien entendu, cela implique que nos hommes politiques et nos opinions publiques acceptent d’expliquer pour les uns et de comprendre pour les autres que s’engager sur un théâtre d’opérations, de mener un combat, cela comporte des risques et que cela coûte, humainement et financièrement. Cela obligerait à plus de clarté, à plus de réflexion dans les actes, à définir des objectifs politiques clairs et à y mettre les moyens adaptés en conséquence, un chose qu’aucun gouvernement ne semble capable de faire depuis bien longtemps.